MAYHEM LITURGY OF DEATH : LA MORT SANS FARD

Crâne Omega version gravée, 2025. Créé pour Mayhem « Liturgie de la Mort »
Dans Liturgy of Death, Mayhem revient avec un album dense, ritualiste et implacable. Une œuvre de black metal qui regarde la mort en face, sans fard ni consolation.

Sorti le 6 février 2026 chez Century Media, Liturgy of Death est le septième album studio de Mayhem, le premier long format du groupe depuis Daemon en 2019. Chez Mayhem, un nouvel album ne relève jamais de la simple actualité discographique : c’est presque un événement processionnel. En quarante-deux ans d’existence, le groupe n’a livré, hors démos, EP et lives, que sept albums studio. Cette rareté suffit à donner à chaque sortie un poids particulier : de l’attente, évidemment, mais aussi cette peur tenace de voir arriver l’album de trop.

Et Daemon avait précisément déjoué ce scénario. Après un Esoteric Warfare (2013) plus laborieux, beaucoup croyaient voir la vieille machine Mayhem entamer sa lente descente aux enfers. Les « Madame Irma » du milieu s’étaient déjà installées derrière leur boule de cristal, prêtes à lire l’avenir d’un groupe qu’elles pensaient sur la pente descendante. Daemon avait balayé ces prophéties de comptoir en revenant avec une force, une noirceur et une tenue que peu avaient vu venir. La question était donc inévitable : Liturgy of Death allait-il s’inscrire dans cette dynamique ou rouvrir la porte au doute ?


// MAYHEM OU L’ART DE DEFIGURER LE REEL

Il existe des musiques qui accompagnent le monde. Et d’autres qui le rayent au couteau.

La première catégorie rassure. Elle meuble, structure et accompagne les habitudes, tout en donnant une forme propre aux émotions admises, aux récits balisés et aux vies socialement lisibles. Elle aime les cadres, les repères et les symboles domestiqués. Sa fonction, au fond, consiste à aider chacun à tenir debout dans un décor partagé.

Mayhem, lui, appartient à l’autre camp.

Chez eux, la musique ne sert pas à ordonner le réel, mais à le défigurer.

À en montrer la viande, les nerfs, la corrosion interne. Elle ne cherche ni l’élévation confortable, ni la catharsis grand public. Elle cherche autre chose : un point de contact brutal entre la conscience, la peur et ce que la plupart d’entre nous passent leur temps à recouvrir de langage propre


C’est pour cela que Mayhem fascine encore. Le groupe ne se résume pas à une légende noire traînée comme un vieux fardeau. Il a transformé cette balafre originelle en véritable langage artistique. Bien sûr, les morts, les ruines, le scandale et les incendies symboliques appartiennent pleinement à son histoire. Pourtant, réduire Mayhem à cette seule matière serait une manière paresseuse de ne pas regarder l’œuvre pour ce qu’elle est réellement. Leur discographie ne se résume donc pas à un fait divers fondateur. Elle forme, au fil du temps, une suite d’artefacts, parfois inégaux, souvent hostiles, mais toujours pensés comme des blocs autonomes. Le mythe existe. Pourtant, la musique continue de travailler.


// UNE DISCOGRAPHIE FAITE DE BLOCS, PAS DE CHAPITRES

Chaque album du groupe fonctionne comme un objet rituel doté de ses propres règles internes. Certains fascinent, d’autres repoussent. Aucun ne cherche à plaire. Liturgy of Death s’inscrit pleinement dans cette logique. Il ne raconte pas une histoire linéaire : il expose un état. Celui d’une humanité confrontée à sa finitude, sans filtre ni consolation.

Grand amateur de Mayhem depuis Wolf’s Lair Abyss, je continue en 2026 à suivre leur parcours avec un intérêt certain. Avec Marduk, ils font partie des très rares groupes de black metal dont je regarde encore l’évolution avec la même attention, précisément parce qu’ils avancent sans concession, sans calcul, sans tentative de se rendre plus digestes qu’ils ne le sont.

Plus qu’une trajectoire, leur discographie ressemble à une suite d’artefacts hostiles.

Ce qui rend Liturgy of Death solide, c’est justement qu’il ne sonne jamais comme une redite patrimoniale. Il y a bien évidemment, dans son esprit, quelque chose d’un retour vers une noirceur plus essentielle, plus rituelle, plus dense. Mais ce retour ne passe pas par la copie, il passe par la maîtrise. Là où d’autres vieillissent en recyclant leurs anciennes outrances, Mayhem paraît ici plus froid, plus sûr de lui, plus précis dans sa manière de canaliser l’horreur.


// UNE MECANIQUE DE TENSION FROIDE ET MAITRISEE

Sur le plan musical, l’album fonctionne comme un édifice de tension continue. Rien n’y paraît décoratif. Hellhammer ne joue pas pour briller : il exécute. Son jeu ne souligne pas les morceaux, il les maintient sous pression, comme si chaque titre reposait sur un dispositif circulatoire artificiel. Necrobutcher, lui, ne cherche pas l’emphase, sa basse agit souvent comme une présence rampante, souterraine, qui infiltre plus qu’elle ne soutient.

Quant aux guitares de Teloch et Ghul, elles tissent moins une tempête qu’un resserrement progressif : tremolos pickings sinistres caractéristiques au groupe, dissonances, lames harmoniques, couloirs qui se ferment à mesure qu’on avance. La sensation n’est pas celle d’un déferlement spectaculaire. C’est pire. C’est celle d’un espace qui se contracte.

Rien n’est décoratif sur Liturgy of Death. Tout sert la pression, l’étranglement, l’enfermement.

On sent d’ailleurs que ce line-up travaille aujourd’hui comme un organisme entier. L’album repose sur cette cohésion-là : cinq musiciens qui ne jouent pas “ensemble” au sens classique, mais qui donnent l’impression de participer à une seule et même fonction d’étranglement. La formation mise en avant par le groupe pour ce disque reste la même que pour le precedent album : celle d’Attila Csihar, Ghul, Teloch, Necrobutcher et Hellhammer, avec Garm d’Ulver invité sur le morceau d’ouverture “Ephemeral Eternity”.


// ATTILA CSIHAR : VOIX HABITEE D’UNE LITURGIE NOIRE

L’autre force du disque, c’est évidemment Attila Csihar.

Dire qu’il “chante” serait déjà réducteur. Son approche relève moins du chant que de l’incantation fragmentée. Grognements, râles, voix sépulcrales, fulgurances théâtrales, surgissements plus clairs : il traverse les morceaux comme une présence qui ne cherche jamais à séduire l’oreille, seulement à perturber l’état intérieur de celui qui écoute.

Attila n’interprète pas la mort : il la loge dans sa gorge.

C’est l’un des grands luxes de Mayhem : disposer d’un vocaliste immédiatement identifiable, capable de faire basculer un morceau hors du simple black metal bien exécuté pour le faire entrer dans quelque chose de plus sale, de plus rituel, de plus mental. Ici, Attila n’ajoute pas une couche de “personnalité”. Il agit comme une contamination.


// HUIT ORAISONS D’UNE LITURGIE SANS REDEMPTION

Un seuil sous tension

Dès “Ephemeral Eternity”, on comprend que Liturgy of Death ne cherchera ni la facilité ni l’effet d’appel trop évident. L’ouverture installe d’emblée une lourdeur cérémonielle, une noirceur qui n’avance pas en ligne droite mais par nappes, par contractions successives. Le morceau ouvre aussi le disque avec la participation de Garm. Cela renforce encore cette impression de seuil, de porte entrebâillée sur quelque chose de spectral.

Pourtant, la violence du disque ne se résume jamais à la seule brutalité. “Despair” accélère ensuite la combustion. Le morceau retrouve une violence plus frontale, mais sans tomber dans le réflexe automatique du black metal de démonstration. Il y a de la vitesse, oui, mais surtout du souffle et de la tenue. La rage n’est pas ici une posture : c’est une méthode.

L’étranglement

Avec “Weep for Nothing”, Mayhem signe sans doute l’un des titres les plus immédiatement saisissables du disque. Plus mémorable sans être plus “accessible”, le morceau trouve un équilibre remarquable entre férocité, ampleur et lisibilité. Ce n’est pas un single au sens adouci du terme. C’est un morceau qui concentre très bien ce que le disque veut faire : transformer la peur de la mort en expérience sonore suffocante. Le groupe l’a d’ailleurs présenté comme un hymne au néant, sans réconfort ni échappatoire.

Puis vient “Aeon’s End”, plus brutal, plus sec, presque parcouru par un nerf death/thrash au milieu de l’ensemble. C’est l’un des bons choix du disque : éviter la monochromie. Malgré sa cohérence thématique, Liturgy of Death ne s’aplatit jamais dans une seule humeur. Il circule, contracte, étrangle, puis déplace légèrement son angle.

La fermeture du rite

« Realm of Endless Misery » mérite aussi qu’on s’y attarde. Mis en avant en amont de la sortie du disque, le morceau a logiquement attiré plusieurs retours pour son climat profondément malsain, son travail de basse plus exposé et surtout cette cassure centrale où tout semble se vider autour des éructations d’Attila, comme si le titre s’ouvrait soudain sur un vide plus profond encore.

La fin de cet album mérite qu’on s’y arrête. “The Sentence of Absolution” agit comme une fermeture rituelle plus que comme un climax spectaculaire. Il ne s’agit pas de finir plus fort pour finir plus gros. Il s’agit de sceller. La montée y reste contrôlée, puis le morceau laisse derrière lui un résidu, une vibration sale, une impression de battement encore actif alors même que l’album fait place au silence.

Mayhem ne déroule pas ici une tracklist formatée du genre Black Metal : il ouvre huit tableaux d’une même liturgie noire.


// DANIELE VALERIANI OU L’ART D’ILLUSTRER LA MORT

Une constellation visuelle autour du disque

Il faut aussi dire un mot du travail de Daniele Valeriani, parce qu’ici l’image ne fait pas simple habillage : elle prolonge réellement le disque. Liturgy of Death est le deuxième album studio de Mayhem sur lequel travaille l’artiste italien après Daemon en 2019, et la communication entourant le disque montre une véritable constellation visuelle, bien au-delà de la seule pochette.

Vanité, clair-obscur et cabinet de curiosités

À travers une bonne douzaine d’illustrations et plusieurs déclinaisons plus mineures selon les supports, Daniele Valeriani développe une procession d’images qui donnent au disque une seconde peau. Anges funèbres, squelettes, crânes, croix, sabliers, cellules, chandelles, feu, ténèbres, reliques : tout un vocabulaire de la vanité s’y déploie. Ce n’est pas l’imagerie metal paresseuse du pentagramme plaqué sur fond noir. C’est un ensemble plus pensé, plus pictural, plus enraciné dans une histoire des formes.

Des sources concrètes, de Rome au black metal

Parler de classicisme italien pur serait peut-être trop simple. En réalité, ce que ces images évoquent davantage, c’est un croisement entre la vanité baroque, le memento mori, le clair-obscur dévotionnel et le cabinet de curiosités. D’ailleurs, on y retrouve quelque chose d’une peinture religieuse assombrie, presque retournée de l’intérieur. Surtout, la mort n’y apparaît pas juste comme un symbole, mais comme une présence. Une présence qui regarde, qui attend, qui ronge, qui accompagne.

De plus, ce qui rend l’ensemble encore plus intéressant, c’est que Valeriani a lui-même laissé entrevoir certaines sources concrètes pour plusieurs visuels : une vieille gravure entièrement retravaillée, ainsi qu’une dalle de marbre gravée aperçue dans l’église Santa Maria dell’Orazione e Morte à Rome. Ainsi, ces indications confirment que son travail puise dans un imaginaire plus ancien que le simple folklore du black metal : un imaginaire de relique, de pierre, de rite, de survivance du sacré.

Ici, l’image ne fait pas simple habillage : elle prolonge le concept de l’album comme un miroir graphique.

Et c’est précisément pour cela que ses images fonctionnent aussi bien avec Mayhem. Elles n’illustrent pas la musique au sens décoratif. Elles l’accompagnent comme une chambre d’écho. Là où Liturgy of Death parle de perte, de peur, de décomposition et d’inéluctable, Daniele Valeriani répond par une série de visions figées entre l’icône religieuse, la gravure funéraire et le cauchemar de chambre close.

Une direction artistique moins souveraine

C’est peut-être là que se situe ma seule vraie réserve visuelle. Là où la direction artistique de Daemon dégageait une forme de majesté, de mysticisme et d’élégance, celle de Liturgy of Death me laisse plus partagé. Certaines illustrations sont superbes et puissantes. Je pense notamment à Finis Mundi, au visuel du coffret deluxe avec la mort en majesté devant l’astre, ou encore à plusieurs compositions du livret. En revanche, l’illustration retenue pour la pochette de l’édition classique me semble nettement en deçà. Avec son crâne exposé au centre et sa surcharge d’objets symboliques, elle force davantage son propos qu’elle ne l’impose. Là où d’autres images du cycle frappent par leur densité et leur mystère, celle-ci me paraît plus appuyée, plus maladroite, presque au bord d’un certain kitsch.


// UN OPUS POUR CEUX QUI REFUSENT DE MAQUILLER LA MORT

C’est peut-être là que Liturgy of Death fait mouche.

Parce qu’il parle à tous ceux que les symboles polis du monde contemporain laissent froids. À ceux qui ne croient plus aux images trop propres, aux consolations graphiques, aux discours qui maquillent tout. Mayhem propose l’inverse : des symboles bruts, violents, excessifs, mais assumés comme tels. Le corpse paint, les liturgies inversées, la mort omniprésente, la dimension cérémonielle de leur musique : tout cela pourrait paraître outré vu de l’extérieur. Mais chez eux, cela tient moins de la posture que de la balise existentielle.

Dans un monde saturé d’images propres, Mayhem continue de préférer les symboles bruts.

Liturgy of Death n’est pas simplement un album sur la mort. C’est un album pour ceux qui refusent de la maquiller.


// UNE OEUVRE DENSE, EXIGEANTE, IMPLACABLE

Mes réserves restent minimes. À son paroxysme, le mix peut parfois donner une sensation de compaction, voire de cacophonie proche de l’écrasement. Cependant, il ne brouille jamais complètement la lecture de l’ensemble. Dès lors, c’est peut-être le seul vrai “défaut” du disque : sa densité exige de l’attention.

Une écoute distraite risque donc de passer à côté de ce qu’il contient réellement. Pour autant, ce n’est pas un reproche sérieux. Bien au contraire, c’est presque un compliment.

Liturgy of Death n’est pas l’un de ces disques à consommer. C’est un album à endurer.

Et plus on y revient, plus il s’impose.


Au fond, c’est peut-être là que Mayhem reste intouchable. Une nouvelle fois, le groupe rappelle qu’il ne survit pas à son propre mythe : il continue de le retravailler. Sans nostalgie servile, sans concession, sans pédagogie. Juste avec cette morgue froide, cette maîtrise, cette fidélité à une vision où la musique extrême ne sert pas d’exutoire, mais de forme donnée à la peine humaine.

Implacable. 8 Hot Dog de platine sur 10.


Si Liturgy of Death s’impose avec une telle force, c’est aussi parce qu’il donne envie de rouvrir les chambres précédentes de l’œuvre de Mayhem. Revenir un jour sur les albums du groupe qui m’ont le plus marqué, non comme on feuillette une simple discographie de black metal, mais comme on revisite des lieux de trouble, pourrait s’avérer intéressant. Après tout, certains disques ne se contentent pas de s’écouter : ils continuent longtemps à réclamer qu’on revienne vers eux.

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Tracklist de Liturgy of Death :

01. Ephemeral Eternity
02. Despair 
03. Weep for Nothing 
04. Aeon’s End 
05. Funeral of Existence 
06. Realm of Endless Misery 
07. Propitious Death 
08. The Sentence of Absolution 
09. Life Is a Corpse You Drag (Bonus Track) 
10. Sancta Mendacia (Bonus Track)

Sources et références :