La mort de Loana ne m’a pas bouleversé. En revanche, le tintamarre médiatique autour de cet « événement » m’écoeure au plus haut point.
Je rejette totalement ce discours de circonstance qui la désigne aujourd’hui comme une pionnière majeure de la pop culture française, comme si l’émotion tardive pouvait tout laver d’un coup. Comme si vingt ans de voyeurisme, de ricanements, de commentaires charognards et d’exploitation pouvaient soudain se transformer en hommage sincère.
Pendant ce temps-là, des artistes disparus récemment, comme Clément Oubrerie, s’en vont dans une quasi-indifférence, alors même qu’eux auront réellement contribué à élever cette foutue « pop culture française ».
Il ne s’agit pas d’un manque d’empathie. Il s’agit d’un refus. D’un rejet instinctif de cette compassion d’apparat, de ce chagrin en kit, de cette solennité frelatée servie après des années de consommation du naufrage.
Je n’ai jamais trempé mes globes oculaires dans ce gruau sans saveur qu’est la sainte télé-réalité. Et ce, dès la première louche : Loft Story.
Comme beaucoup à l’époque (2001… bordel, c’est déjà loin), abreuvé de teasers forceurs vantant une soi-disant évolution majeure du divertissement cathodique, j’ai regardé le lancement. J’ai vu le machin. J’ai senti l’odeur. Et j’ai reposé la cuillère.
Par instinct de survie intellectuelle.
Dès le départ, j’ai ressenti la démarche de cette révolution comme une machine à broyer les gens. Une fabrique de spectacle nourrie à la vraie chair humaine. Pas des acteurs. Pas des personnages. Des quidams qu’on expose, qu’on découpe, qu’on monte, qu’on jette dans une arène de pulsions tristes pour faire grimper l’audimat comme on gave une oie avant les fêtes. On a appelé ça du divertissement. C’était déjà une industrie de l’abaissement.
Et ça a donné quoi ? Castaldi en Monsieur Loyal de pacotille. Hanouna en chef de gare du vacarme. Morandini en troubadour du sordide. Les Anges, les Princes, les Marseillais, les Machins, les Trucs. Toute une ménagerie de “programmes de divertissement” où l’on confond authenticité et humiliation, spontanéité et hystérie, visibilité et mise à nu organisée.
Au départ, ce n’était qu’une verrue. Puis une excroissance. Puis une métastase.
La télé-médiocrité a essaimé partout, comme un champignon toxique dans une cave aux abords de Tchernobyl.
Elle ne s’est pas contentée de polluer quelques cases horaires. Elle a contaminé le reste. L’info est devenue un fast-food de l’immédiateté. Le débat public, un concours Lépine de la connerie spectaculaire. La politique elle-même s’est mise à singer cette logique de plateau où il suffit de gueuler plus fort, de condamner plus vite, de ricaner plus gras, pour avoir l’air d’exister.
Le pire, c’est que cette saloperie ne s’est pas arrêtée au petit écran. Elle a muté, elle a changé de peau. Elle a quitté les studios pour coloniser les réseaux. TikTok, lives, clips de déchéance, confidences en streaming, humiliations algorithmiques, commentaires de meute. Le même cirque, sans décor fixe. Le même besoin de bouffer du réel, du malaise, de la chute. La même jouissance à regarder quelqu’un se fissurer en direct, puis à appeler ça du contenu.
Et au milieu de tout ce tas d’immondices, il y a eu Loana.
// DE L’HYPERSEXUALISATION A L’ETAT DE DECOMPOSITION

Certes non, elle n’a pas inventé cette machine. Elle n’en a pas été l’architecte. Elle en a été la vitrine.
L’égérie malgré elle. Le premier grand visage sacrificiel d’un système qui avait besoin d’un corps, d’un visage, d’une fragilité pour lancer sa production industrielle. On l’a hissée très haut pour mieux assister à sa chute brutale. On l’a désirée, surexposée, commentée, sexualisée, disséquée, puis lentement abandonnée à sa propre destruction, sous l’œil satisfait d’un public qui adore prétendre qu’il regarde de loin ce qu’il nourrit pourtant chaque jour.
Je ne suivais pas sa vie, je ne regardais pas ses apparitions télévisuelles. Je ne faisais pas partie de ceux qui commentaient ses déboires comme on commente la météo ou un accident sur l’autoroute. Mais sa disparition me fait quand même serrer les dents. Parce qu’elle raconte quelque chose de cette époque. De ce qu’on a laissé faire, de ce qu’on applaudit encore, de ce qu’on consomme toujours sans réfléchir. Une époque où l’audience vaut plus que la décence. Une époque où la souffrance est devenue un produit dérivé où l’on a confondu divertissement et déshumanisation.
Loana n’etait pas un personnage. Elle etait une personne.
Et c’est précisément pour cela que tout ce qui se dit aujourd’hui autour d’elle sonne aussi faux. Trop tard, trop propre, trop commode, trop de mains se tendent une fois qu’il n’y a plus rien à sauver. Trop d’hommages arrivent après des années de curée. Un spectacle qui ne choque même plus.
S’il fallait résumer ce que cette époque a fait d’elle, la formule serait d’une brutalité presque insoutenable, mais elle me paraît juste : de l’hypersexualisation à l’état de décomposition.
Voilà la trajectoire. Voilà le bilan : Finir seule. Gésir au sol des semaines dans le silence lourd d’un appartement crasseux. N’être retrouvée qu’au moment où la putréfaction devient une nuisance pour le voisinage.
Voilà le savoir-faire de cette industrie quand elle met la main sur un être humain : transformer une présence en marchandise, une faille en programme, une chute en rente symbolique.
Et maintenant, on feint la stupeur. On découvre presque avec pudeur les dégâts d’un système qui n’a jamais rien produit d’autre que cela : de l’usure humaine, du spectaculaire bas du font, et de la dévastation maquillée en loisir collectif.
Pourtant, je garde une pensée sincère pour elle. Non pas pour l’icône en carton, ni même pour le récit national de la télé-réalité. Encore moins pour cette mythologie moisie que les mêmes relais médiatiques tentent aujourd’hui de réenchanter à coups de violons tardifs.
En revanche, je garde surtout du mépris pour cette industrie, pour ses producteurs, pour ses passeurs, et pour cette foule qui adore se donner des airs sensibles après avoir longtemps participé à l’abattage.
Et surtout, ce système de divertissement malsain n’est pas près de s’éteindre. Au contraire, il s’étend chaque jour davantage, notamment à travers les réseaux sociaux. Car les gens aiment trop ça. Ils y assouvissent leurs plus bas instincts : le voyeurisme, la cruauté, le ricanement, la meute.
Dès lors, les fabricants de vacarme n’ont aucune raison de s’arrêter. Bien au contraire, ils continuent de servir la soupe, encore et encore.
Au fond, c’est devenu un fonctionnement.